Le Vampire de Trégunc

Mes crocs viennent de lui sectionner la trachée et la carotide, il titre au moins à 2 grammes et demi d’alcool par litre ce maudit marin. Ma technique de mise à mort était très simple. Une fraction de seconde avant la coupure de l’artère carotide interne par ma dentition spécifique digne d’un félidé de grande taille, à l’aide de la griffe de mon index long de 7 à 8 centimètres, je perfore le cou et le vaisseau de vie qui achemine le sang oxygéné vers le cerveau. Ce procédé interdit la rétraction de l’artère, me permettant de siphonner son sang. Cette action ne durait pas plus d’une minute. Je l’avais choisi pour sa corpulence, un mètre quatre vingt et cent vingt cinq kilogrammes, au bas mot, je laisse son cœur déverser ce sang chaud, humide, rouge, sur ma langue et je me délecte à entendre ses gargouillis dans son ultime combat pour la vie. Le jet puissant s’amenuise rapidement. Mon cœur, au ralenti, s’active de nouveau, mon corps se réchauffe et mon teint blafard se meut en de splendides joues colorées. Je retrouve vigueur et puissance, moi, kluzarki, vampire millénaires.

  • Alors, mon gaillard, tu voulais me faire la peau.
  • Aucune réponse.
  • Désolé, ta route s’arrête ici.

Tout mes sens étaient en éveille, nous étions quasiment adossé à la taverne, j’entendais les conversations, les rires. Il était au alentour d’une heure du matin, et aucun noctambule à proximité.

J’étais à deux pas dans une ruelle crasseuse, quelques mètres en retrait de la rue principale, le sol était pavé de petits cubes de granites joints. La forme de la rue en V, permettait l’écoulement des eaux usées. La largeur de l’impasse ne dépassait pas un mètre cinquante, dans un noir absolu, aucun client, aucun passant n’avait conscience du drame qui se dénouait dans la fange du ruisseau de sang et de détritus que charriait cette ruelle à forte pente. J’avais entrainé ma victime grâce à un stratagème simple, je m’étais enivré avec lui, je ne faisais pas semblant de boire des litres de vin en sa compagnie mais il m’est impossible de me saouler. Mon organisme au métabolisme accéléré, évacuait l’ivresse dans l’instant et je ne l’éprouverais jamais plus, souvenir nostalgique de ma jeunesse en tant qu’être humain. Mes deniers trébuchants avaient achevés de le convaincre de me suivre, ce rapace ne brillait pas par son intelligence mais son regard avide en disait long sur ses intentions. Il était armé d’une longue rapière avec divers entailles plus ou moins profondes sur le tranchant, et des tâches d’oxydations sur la longueur de la lame, signe qui ne s’agissait pas d’un guerrier, celle-ci lui servait parfois à occire les victimes de sa convoitise. Le fil de son sabre tranchait plus souvent les têtes de cochons. J’imagine que c’est l’option qu’il avait choisi de m’infliger mais ma rapidité légendaire, à peine discernable, avait raccourci sa vie et revitalisée la mienne.

 

Nous étions en 1610, j’étais richement vêtu, une collerette de dentelles lactescentes élevée vers le haut, un pourpoint de velours couleur uni, bleu azur, recouvrant une chemise blanche, des hauts-de-chausses lâches, du même ton que le pourpoint, des bottes en daim, beige, enserrant mes jambes jusqu’aux genoux. Je suis considéré comme un grand individu pour l’époque, avec mes 1m86, ma stature dégageait une aura de crainte, de fascination et ma musculature variait en fonction de mes repas. En dépit de mes précautions et de ma vivacité, je n’ai pas pu éviter de m’asperger de sang. Ceci posait un problème de discrétion, d’ailleurs ma victime aussi s’invitait dans cette équation. Ma vue me permettait de voir dans l’infrarouge et l’ultraviolet, je décidais de m’enfuir avec sa carcasse sur l’épaule en usant de ma vélocité et de ma force herculéenne. Cela me prit une minute au plus pour m’éloigner de ce bourg de 2500 âmes, en évitant les témoins peu nombreux et heureusement, dans une bourgade à l’éclairage inexistant. Estimant que la distance parcourue était suffisante, environ cinq kilomètres, je décidais de déposer l’indésirable dans un fossé naturel au milieu d’un bois. J’espérais par ce procédé, retardé la découverte du corps et que, seuls les loups soient accusés de ce méfait. Par le passé, je m’étais abstenu de ces obligations et mal m’en avait pris, j’avais souvent été pourchassé par une foule en colère qui pressentait mon attache au surnaturel, un démon sur terre. J’étais, en dépit d’une rumeur de bouche à oreille, et quelques affiches avec des portraits très peu ressemblants, une légende effrayante dans tous les pays de monde. Celle-ci était ravivée, lorsque je déposais mes bagages dans un port quelconque de ce vaste monde. Je ne m’attardais jamais très longtemps et renouvelais les escales fréquemment, les recoupements, fussent ils inspirés par la peur, donc sur des fondements incertains, sans réelle perspicacité, m’interdisait de tenter le diable.

  • Rire

Je regardais une dernière fois ma victime, avec son visage sépulcrale qui était souvent le mien, l’œil vide, la redingote marron recouvert de feuilles et de terre, les bras et les jambes légèrement désarticulés. Cette vision, que j’avais vécue mille fois par le passé, n’occupait aucun espace dans ma mémoire. Aucun plaisir mais uniquement une nécessité. Avais-je jamais eu des remords, cela avait eu lieu mais dans un passé très lointain, il y a plus de 5000 ans. Je n’avais pas toujours été cette créature avide de sang. Je retournai d’un pas alerte à mon antre. Celle-ci était un bateau amarré au port de Concarneau. Je devais marcher une vingtaine de kilomètres avant d’arriver à mon port d’attache. Mon esprit dérivait vers les souvenirs lointains de ma naissance en tant que prédateur immortel, impitoyable et sans attache. Le vent marin sur mon visage, frais, iodé, légèrement réfrigérant stimulait ma rêverie. La noirceur des feuillages des arbres sur fond d’une nuit étoilée, claire, ponctué du hululement d’un effraie de clocher, ne pouvait qu’accentuer une nervosité, pour le commun de mortel, mais conscient de mes pouvoirs uniques et inégalables, aucun homme sur terre, aucune armée ne pouvait me faire trépasser, je déambulais sans crainte vers ma destination portuaire.

 

 

Chapitre 1er

 

  

Je scrutais avec une très grande attention le passage d’un bouquetin, splendide, en pleine force de l’âge, sa robe fauve luisante, sa tête surmonté de deux cornes de près d’un mètre chacune, une barbiche noire, drue, avec une zone blanche qui recouvrait son fessier, son ventre ainsi que son abdomen, cette blancheur se retrouvait aussi sur la partie basse de ses membres, comme des chaussettes qui s’ajustaient jusqu’aux articulations. Mon approche avait été lente, longue et harassante pour parvenir à surplomber ce magnifique animal, ses bonds majestueux, aériens, stupéfiaient par leur précisions diaboliques et retardait saut après saut, l’éventualité d’une mise à mort. Cette chasse durait depuis la veille, je m’étais positionné en altitude durant la nuit et patienter jusqu’au lendemain. Jeune guerrier, je prenais le risque d’être aussi une proie pour le léopard des neiges. J’étais harnaché léger, une longue lame pour la découpe et un arc à la performance limité à 100 mètres, le jet n’était létale qu’en dessous de cette distance. Mon carquois en cuir ne contenait qu’une dizaine de flèches, longues, plumées de tétra lyre et enduit d’un poison foudroyant. Je prenais mon temps et toutes les précautions afin de ne commettre aucune erreur, mon tir devait atteindre sa cible au premier jet, sinon, je m’imaginais mal reporter au lendemain la poursuite de la traque. Courbaturé, fourbu, je serrai les dents et je me déplaçais entre les monticules rocheux, et j’observais scrupuleusement le sol pour ne pas créer une avalanche de pierres. Enfin, je m’étais rapprocher à une distance acceptable et préparait mon archer pour décocher une flèche. Je me relaxais quelques seconds avant le tir, la crainte d’une tétanisation musculaire hantait mon esprit. La flèche s’envola et parcourut la distance en quelques seconds pour atteindre l’encolure. Je hurlais de joie, je savais dès à présent que le majestueux ne survivrait pas. Mon retour au village allait être triomphal.

Le gibier eut un sursaut de stupéfaction avant de commencer à tituber. Il s’écroula tremblotant. Soudain, une lueur vive à l’horizon, grandissante, venant des cieux se rapprochait à très vive allure, une queue de comète dans son sillage. J’étais terrorisé. Je voyais bien la nuit des lanternes dans le firmament et la lune brillante, spectacle familier mais rien qui se déplaçait sans bruit vers moi à folle allure. La flamme percuta le flanc de la montagne à quelques centaines de mètres plus bas. A ce moment là, j’entendis le bruit assourdissant de l’impact, les débris de roches, des choses brillantes qui pouvaient ressembler à du métal. Je me terrais sur le sol complètement pétrifié de peur. Je ne bougeais plus durant de longues minutes. Les bruits se turent. Recroquevillé derrière un promontoire rocheux, la peur s’amenuisait, je tremblais encore lorsque pour la première fois, je risquais un œil sur la chose en contrebas. Je compris que l’objet que j’observais, n’était pas une création de la nature. Sa forme ronde avait disparu en partie dans la montagne, cette œuvre divine avait une dimension de 500 mètres dans sa rondeur au moins. Les couleurs ressemblaient à mon épée bien polie. J’en déduisais que la nature de l’objet était constitué d’un métal similaire à ma lame. Cela me stupéfiait et m’inquiétait d’autant plus. Il devait s’agir d’un peuple puissant pour manufacturer tant de métal.

Soudain un diaphragme, que j’estimais à 20 mètres, s’ouvrit sur la partie haute du vaisseau. Une créature gigantesque apparue, occultant toute l’ouverture, elle était luisante, sombre, irisée comme un arc en ciel, de cette texture qui ressemble à celle d’un insecte, les couleurs étaient mouvantes selon l’incidence des rayons du soleil sur sa carapace. Elle sauta dans le vide et déploya d’immenses ailes membraneuses, d’un bleu intense, comme celui d’un lac, par jour de beau temps. Cette étrange chose, bifurqua vers moi en un éclair, comme si elle m’avait repéré. La panique me revint. Je me terrai d’autant plus dans la petite anfractuosité qui me servait de bouclier. Derrière lui, dans cette même encadrure, apparut ce qui pouvait ressembler à un homme, monumental, d’une stature que je n’avais jamais rencontré dans les peuplades qui entouraient notre tribu. Probablement le double de celle du plus grand de nos peuples. Il était recouvert d’une armure d’un noir si profond que la lumière semblait disparaître à son contact. Je le vis s’élevé sans bruit dans les airs et commencé la poursuite du titan. A la place qui aurait dû être ses yeux, jaillit deux faisceaux lumineux rectilignes et parallèles, d’un rouge aveuglant. Ce premier tir, grâce à un écart du monstre volant, n’atteint pas sa cible et fit rougir et fondre un dolmen de pierre de plusieurs tonnes. La deuxième salve fut plus précise, percuta l’alien dans le dos. Contrairement à la pierre, la créature volante n’eut qu’un rougissement qui contamina une partie de son anatomie. Déstabilisé, l’animal volant, placé quasiment à ma verticale, s’arrêta de planer et entama une chute. Lorsqu’il atteignit le sol, son anatomie démesuré occulta le soleil et me plongea dans le noir. L’entité fût justement perforée par le rocher derrière lequel je m’abritais. Des flots d’un liquide nauséabond et brulant me recouvraient. Une des griffes qui garnissaient ses ailes me perfora l’abdomen. La douleur était inimaginable. Avec une telle blessure, je savais que ma vie était à sa fin. Dans quelques minutes, ma vitalité allait disparaître dans le néant. Le sang de cet extra terrestre se mélangeait au mien et inondait ma plaie. La douleur était insoutenable. Mon corps entier se tordait de souffrance. Enfin le noir fit place au jour. Le colosse déplaçait la dépouille sur le versant de la montagne. Lorsqu’il put l’embrasser d’un seul regard, un nouvel armement jaillit de sa cuirasse. Un œil rond au milieu de son abdomen s’ouvrit et un puissant jet d’énergie bleu recouvrit l’ensemble du cadavre, le fit noircir et disparaître en cendre. Ensuite, il sortit un détecteur luminescent et inspecta scrupuleusement les environs à la recherche de cellules étrangères et lorsqu’il en trouvait, il les détruisait systématiquement. Etrangement, mes douleurs s’éteignaient et mon corps était indemne de toutes blessures. J’éprouvais même un sentiment de puissance, de vitalité, de force que je n’avais jamais ressentie auparavant. J’avais soudain à l’esprit que ce colosse, s’il venait à me découvrir n’hésiterait pas à ma faire subir le sort de l’incinération. Sa démonstration m’avait convaincu que son armement était bien au-delà du seuil de destruction auquel j’avais été confronté par le passé. En silence, pendant qu’il continuait son inspection, je m’éloignais de lui, en laissant un écran de roches entre lui et moi. A une distance que j’estimais suffisante, j’accélérais l’allure et je fus ébahi, mon pas venait de se transformer en saut de plusieurs mètres. Evidemment, je chutais lourdement. Aucune blessure. Je réitérais l’exploit mais avec prudence. Pas après pas, je prenais de l’assurance. Après plusieurs kilomètres d’une course ultra rapide, et me sentant en sécurité, je me retournais pour jeter un œil sur cet envahisseur et je fus surpris de pouvoir le distinguer nettement même à une telle distance. Il se rapprochait justement du monticule de roche derrière lequel j’étais réfugié quelques minutes auparavant, il incinérât consciencieusement les lieux et levât son détecteur vers le lointain, comme si il avait repéré une piste. Je venais de comprendre qu’un jour, lui ou l’un de ses semblables, reviendraient pour me poursuivre. Je ne comprenais pas bien le sens qu’ils attachaient à détruire toutes traces de leur passage mais je savais qu’ils reviendraient. Ce dernier, conscient d’une anomalie, s’éleva brutalement dans les airs, de plus en plus haut, tenant son diabolique instrument en main et ne devint plus qu’un petit point dans le ciel. Je me terrai dans une cavité et priait les dieux qu’il ne vint pas à me tracer. De longues minutes s’écoulaient avant que je le vis revenir à son vaisseau par la même porte par laquelle il en était sorti. Sans bruit, son engin s’éleva dans les cieux, j’interprétais ce départ comme l’aveu que sa traque pour me retrouver serait trop longue et que d’autres missions plus pressantes, limitait son temps de séjour sur cette planète. La sphère s’extirpa en douceur de la montagne, intacte, suivit de quelques écroulements rocheux. Elle fit un arc de cercle vers l’est et s’éloigna, d’abord doucement pour atteindre une vitesse vertigineuse et en un claquement de doigt, elle disparut à ma vue. Je restais plusieurs heures embusqué dans une caverne dimensionnée à celle d’une cahute, en attendant que la nuit tombe. Le froid d’été se signala par une buée émise par ma respiration. Lorsque les étoiles illuminèrent la nuit, j’envisageais de rejoindre ma peuplade, plus à l’ouest dans la vallée, à un jour de marche. Je commençais par un petit trot pour s’ensuivre avec une course folle, le bouquetin que j’enviais quelques heures auparavant, ne serait jamais parvenu à me rattraper avec les nouvelles capacités dont l’étrange dragon m’avait doté. Ma vue me permettait de voir comme en plein jour, je bondissais dans la direction de mon village sans me soucier du vide. Cette impétuosité faillit me coûter la vie. Un rocher instable, sur lequel je posais le pied, se dérobât et m’offrit une chute vertigineuse. Je pagayai des bras et des jambes sur un courant d’air qui ne m’offrait aucune prise. Je voyais le sol arrivé à grande vitesse et je fermais les yeux avant l’impact fatidique et stupéfaction, je ressentis une portance. D’immenses ailes d’un noir de jais se déployèrent le long de mes bras qui s’étaient allongés de plusieurs mètres, je ressemblais par un certain côté à mon assassin. La pression psychologique avait déclenché un mode de défense dont je n’étais pas conscient. Je battis des ailes maladroitement et je m’écroulais au sol plutôt que d’atterrir. J’inspectais ma nouvelle physiologie dans une eau cristalline éclairée par la lune. Auparavant, j’étais un homme musclé, brun aux yeux verts, relativement imberbe, une chevelure noire longue tressée, le nez droit, anormalement blanc pour mon origine donc plus précisément, un beau gosse. Mon deuxième portrait était moins flatteur, du double de la taille d’un homme, sans parler de mon envergure de 14 mètres, mon visage déformé par la transformation, allongé, garni d’une dentition d’un tigre surdimensionné, deux grandes oreilles en pointes, et la peau d’un noir absolu, lisse avec des tons bleutés sous la lumière. Ma musculature ressemblait à celle d’un bodybuilder. J’étais horrifié par mon apparence. Je décidais de rester sur place et tester mes nouvelles aptitudes. Cela me prit plusieurs heures pour contrôler mon vol mais aussi retrouver une apparence humaine. Je pris la décision de ne jamais montrer mon aspect démoniaque à ma tribu et je repris le chemin de mon village à pied, comme j’en étais parti.

Au lointain, je visionnais d’un seul regard, les dizaines de huttes où, sur chaque toit, dansaient des volutes de fumée bleutée. Mon voyage retour avait été aussi long que l’allée, je ne souhaitais pas éveiller les soupçons sur une anomalie de temps, ils connaissaient tous les lieux de chasses sur lesquels je m’approvisionnais. Je filais droit vers la chaumière de mes parents et se fût ma mère qui m’aperçut la première. Elle laissa tomber le fagot de bois qu’elle tenait à la main et s’avança vers moi, les bras ouverts avec un sourire de joie sur le visage.

  • Mon fils, la chasse a été bonne ?
  • Non mère, j’ai raté la seule occasion que les dieux m’avaient offerte pour ramener un gibier.
  • Elle rit, comment ? Tu as toujours réussi à nous rapporter une chasse, petite ou grande, qu’est ce qui t’as empêché d’y parvenir ?
  • Un léopard des neiges, j’ai vidé mon carquois dans son entier pour échapper à ses crocs.
  • Oui, d’ailleurs je vois que tu n’as plus arc, ni flèches, ni carquois ?
  • J’ais tout perdu dans ma fuite.
  • L’essentiel, c’est que tu sois vivant, je t’ai déjà raconté que beaucoup d’hommes de notre tribu sont morts en poursuivant des bouquetins, les montagnes sont dangereuses. Serres moi dans tes bras.

Je m’exécutais aussitôt.

–    Tu es froid mon fils, viens te réchauffer autour du feu. Ton père a eu plus de chance que toi, il nous a ramené deux dindes.

Elle écarta la peau de bête qui couvrait l’entrée et je vis mon père occupé à plumer la volaille en arrachant des touffes de plumes d’un geste sec avec une main vigoureuse, calleuse. A ma vue, il stoppa sa tâche et déposa le volatile. Il s’essuya brièvement les mains sur le tablier de peau qui lui servait de vêtement et m’enserra dans ses bras. J’en fis de même.

  • Bonjour fils.
  • Je vois que ta chasse a plutôt été bonne.
  • Oui, c’est parce que je suis moins prétentieux que toi et mon âge ne me permet plus de dépense d’énergie inutile. Dit-il en souriant.

Je savais que mon père minimisait ses qualités. Il lui restait beaucoup de réserve sous le pied. Je crois que je le soupçonnais d’être plus fort et plus résistant que moi, du moins par le passé.

  • Tu es froid kluz. Viens te réchauffer.

Cette deuxième remarque, en dépit de la douce chaleur qui régnait dans la masure, m’interpella. Je ressentais un malaise dans ses bras. Sa chaleur, le battement de son cœur, ma dentition à quelques centimètres de son cou, les pulsions de sang qui enflaient imperceptiblement ses artères et cascadaient vers sa tête. Un désir de sang, de meurtre, de violence commençait à m’envahir.

Je pondérais ma férocité en affirmant ma volonté sur ma bestialité, je repris la maitrise de mes pensées grâce à ma conscience humaine. Je m’écartais discrètement de la tentation, sans éveiller un sentiment de rejet, source d’interrogations. Je pressentais que ces pulsions iront grandissantes durant la journée. C’était un crève-cœur mais j’allais devoir leurs faussés compagnies si chaleureuses, aimantes, douces, rassurantes et cela à la tombée de la nuit. Plusieurs heures à temporiser ma cruauté. Cette maitrise de mes instincts, commença ce jour et s’affina durant les siècles suivants.

Enfin, après plusieurs heures de conversations anodines, sur le temps, la chasse, les saisons et la situation politique du village et de son chef, hurkanne, je prétextais la préparation d’une nouvelle chasse pour m’extirper hors du nid.

Je n’avais aucune idée de se que j’allais faire, la prudence me dictait ma conduite, aucune membre de ma tribu ne subirait le sort mortel que j’allais infliger. Il me vint à l’esprit que la tribu des murures était en conflit depuis plusieurs mois avec la notre sur des zones de chasse et le monopole du commerce sur les fourrures. Plus nombreux, ils nous imposaient de verser un droit de passage sur l’étranglement de la vallée dont ils contrôlaient le territoire, beaucoup plus en aval dans le vallon. Si nous voulions les contourner, il nous fallait passer par les montagnes, périple dangereux, et beaucoup plus long en temps et en effort. Ma cible était toute trouvée. A pied, cela se trouvait à un jour de marche. Je me transformais, avide et impatient de satisfaire ma soif de sang.

Mes ailes se déploient, je m’élève vers les cieux à chaque battement d’ailes puissants. Mon camouflage naturel, ma noirceur, ne permettait pas de distinguer aisément ma taille et ma forme sur un ciel nocturne. De plus je montais en altitude et mon village ne devint qu’un petit cercle en contrebas. En une demi-heure, je fus sur le théâtre de la boucherie. Ma vue me permettait de découvrir les sources de chaleur. Je repérais deux guerriers autour d’un feu, situé à une heure de marche à l’est de leur cité. Cet avant poste isolé servait à patrouiller pour des missions de surveillance et d’alerte. Je devais absolument leur interdire l’usage du cor. Ce fut un jeu d’enfant. Je fondais sur eux, tel un faucon et j’enserrais chacun de leur cou dans chaque main, griffue, située à la moitié de l’étendu de mes ailes, à la coudée qui me permettait de refermer ma voilure. Quatre longues membres articulés dont un opposable. Je les étouffais à moitié. Livides, terrorisés, ils virent mes canines, l’un après l’autre, s’enfoncer dans leur tendre peau qui protégeait leur flux vital. Vidés de leurs hémoglobines, je les relâchais tel des patins et ils s’affaissèrent au sol. Rassasié, renaissant, je ne pris même pas la peine de les dissimuler. Je voulais inspirer la terreur auprès de leurs compatriotes. Il semblerait que mes saignés devaient être renouvelées fréquemment pour entretenir mon organisme au maximum de ses possibilités. J’en déduis que la cohorte des murures allait s’étioler à vue d’œil. Je repris mon vol aussitôt les agapes consommés et mon retour au village se vit compléter d’une accélération fantastique de mille kilomètre heure, je sentis mon corps s’échauffer, loin d’être suffisant pour faire de moi un brûlot. Je ne connaissais aucunes de mes propriétés physiques, ni les limites de mes performances. Le temps me le dira. Je repris forme humaine à quelques minutes de marche de ma destination, ma demeure, une hutte que j’avais construit de mes mains, légèrement excentrée du bourg car les anciens se situaient au cœur et par cercle concentrique, l’agrandissement se faisait  par l’installation des plus jeunes vers la périphérie. Je rentrais discrètement dans ma maison. Je l’avais construite avec beaucoup de soin. Entièrement en bois, spacieuse, avec plusieurs pièces, un espace cuisine conséquent, une table pour recevoir de nombreux convives, j’avais une réputation d’un savoir faire de qualité dans l’art culinaire. Des cruches et amphores nombreuses étaient disposées sur des étagères de bois robustes, d’importantes quantités de plantes aromatiques pendaient du plafond. J’aimais ce lieu de vie où je passais des heures à mitonner des plats. Je m’abreuvais d’une eau claire avant de rejoindre mon lieu de sommeil. Je m’affaissais sur mon lit dont la couche était entièrement remplie de duvet. Un bel effort de ma part, cela m’avait pris plusieurs mois pour recueillir la quantité nécessaire, car sans en avoir l’air, j’avais pour ambition d’être le guerrier le plus raffiné de notre communauté. Calé dans mon lit, je commençais à réfléchir sur les conséquences de ma mutation. J’étais une sorte de démon et je ne savais pas ou cela allait me mener. Ma destinée était complètement bouleversée. Ce sortilège, allait il durer ?

Quelque soit mon avenir, je m’assignais comme tâche de protéger toute ma peuplade, et de rejeter tous nos ennemis dans les limbes du néant. Je ressassais ces nouvelles expériences et ces nouvelles perspectives jusqu’au levée du jour, et je fus étonné de ne pas ressentir l’appel du sommeil. Soudain, j’entendis le froissement de la peau qui obstruait ma porte d’entrée et je reconnus la voie de Miranda qui m’appelait :

  • Kluz, tu es là ?
  • Oui, je suis dans la chambre, dis-je en riant.

Miranda, en quelque sorte, était ma promise. Nous nous connaissons depuis notre enfance et comment faire autrement avec seulement quelques centaines d’habitants. C’était une jeune fille splendide. De longs cheveux noirs, des yeux marron, un nez aquilin, un visage triangulaire et des proportions parfaites à mes yeux, une peau douce, des mains fines, des doigts longs. Ses parures étaient sobres. Un bracelet en or autour du poignet assez finement martelé avec des arabesques. Un collier de pierres brutes bleues translucides, ample, enserrant son cou et débordant sur sa poitrine nue. Des siècles plus tard, ces cailloux étaient dénommés des saphirs. Seul un pagne de peau autour du bassin dissimulait son intimité. D’ailleurs, cela faisait plusieurs mois que nous faisions l’amour, je savais qu’elle appréciait énormément la douceur de mes duvets.

  • Je t’avertis Miranda, je suis rentré bredouille.
  • Je ne viens pas ici, pour me délecter de tes petits plats. Je le savais, j’ai rencontré ta mère, elle s’inquiétait, elle te trouve changer. Une différence qu’elle ne saurait qualifier.
  • Hihi, viens me voir, et vérifie par toi-même.

Elle traversa la cuisine et se planta dans l’ouverture de la porte de ma chambre ou plutôt de notre chambre. Je me redressais et elle m’observa avec attention. Il régnait une certaine pénombre mais ma physionomie avait retrouvé une normalité conséquence d’une chasse que je ne pouvais lui révéler.

Elle s’approcha lentement vers moi et dès qu’elle fut à portée, je me saisis d’elle et la plaquais sur le duvet. Tendrement je le couvrais de baiser et de caresses et finalement je lui fis l’amour. Je n’avais rien perdu de ma vigueur, au contraire, elle essuya plusieurs salves. Ces galipettes durèrent jusqu’au repas de mi-journée, épuisée, elle leva le drapeau blanc. Je me mis à rire et je lui proposais un subtil repas de volailles, mon père aimablement avait regarni mon garde-manger durant mon absence et je l’avais tout de suite détecté, mon odorat aussi était surdéveloppé.

  • Je te propose, volaille aux aromates accompagnée de pignons de pin et airelles, suivis d’une tarte aux fruits des bois.
  • Hihi, je mangerai un ours mais auparavant, je désire me laver. Dit-elle, les traits tirés.

Je me mis donc à la tâche de lui préparer un bain chaud, car même en été, l’air restait piquant. La baignoire, c’était une pièce de terre cuite, ronde, dans laquelle on ne pouvait s’étendre et elle m’avait demandé de nombreux essais avant de réussir la cuisson. Je chauffais plusieurs amphores d’eau, puis je remplis sa baignoire temporisée par quelques litres d’eau fraîche. Elle prit son temps. Je pris le mien pour une cuisine finement mitonnée, je n’avais pas perdu la main. Ce fut au moment du repas que je repris conscience que j’étais différent. A la première bouchée, je ne ressentis ni faim, ni plaisir, tout cela me paraissait fade, rien à voir avec une saignée. Je fis semblant d’apprécier les mets. Par contre, elle picorait avidement, reprenant les forces perdues dans la couche.

  • kluzark, je certifierais à ta mère que tu n’as pas changé, ou plutôt si, que tes pratiques amoureuses sont de plus en plus convaincantes.
  • Crois tu qu’il est pertinent d’évoquer ce sujet ?
  • Je voulais voir ta réaction, parfois nous nous laissons aller à de telles confidences entre femmes. Disons que je la rassurerais.
  • Je te remercie, je me demande pourquoi elle me trouvait bizarre, mais bon, les femmes et leurs intuitions me déroutent parfois.
  • Tu sais beau gosse, que j’ai l’intention de m’installer définitivement avec toi. Je pense que personne n’y verra d’inconvénient. Cela se passe bien entre nous et sans réflexion, cela me fait plaisir, je t’aime et t’invite dans ma vie jusqu’à la fin de mes jours.

Je l’embrassais pour sceller cette décision tout en réfléchissant aux problématiques soulevées.