Le Vampire de Trégunc

Mes crocs viennent de lui sectionner la trachée et la carotide, il titre au moins à 2 grammes et demi d’alcool par litre ce maudit marin. Ma technique de mise à mort est très simple. Une fraction de seconde avant la coupure de l’artère carotide interne par ma dentition spécifique, digne d’un félidé de grande taille, à l’aide de la griffe de mon index long de 7 à 8 centimètres, je perfore le cou et le vaisseau de vie qui achemine le sang oxygéné vers le cerveau. Ce procédé interdit la rétractation de l’artère, ce qui me permet de siphonner son sang. Cette action ne dure pas plus d’une minute. Je l’avais choisi pour sa corpulence, un mètre quatre-vingt et cent vingt-cinq kilogrammes, au bas mot, je laisse son cœur déverser son hémoglobine chaude, humide, rouge, sur ma langue et je me délecte à entendre ses gargouillis dans son ultime combat pour la vie. Le jet puissant s’amenuise rapidement. Mon cœur, au ralenti, s’active de nouveau, mon corps se réchauffe et mon teint blafard se meut en de splendides joues colorées. Je retrouve vigueur et puissance, moi, Kluzarki, vampire millénaire.

  • Alors, mon gaillard, vous n’avez rien à dire pour votre défense ?

Aucune réponse.

  • Vous aviez besoin d’argent, j’avais besoin de sang, marché conclu.

Tous mes sens sont en éveille, nous sommes quasiment adossés à la taverne, j’entends les conversations, les rires. Il est aux alentours d’une heure du matin, et aucun noctambule à proximité. Je suis à deux pas dans une ruelle crasseuse, quelques mètres en retrait de la rue principale, le sol est pavé de petits cubes de granites joints. La forme de la rue en V, permet l’écoulement des eaux usées. La largeur de la venelle ne dépasse pas un mètre cinquante, dans une obscurité profonde, aucun client, aucun passant n’a conscience du drame qui se dénoue dans la fange du ruisseau de sang et de détritus que charrie cette ruelle à forte pente. J’ai entrainé ma victime grâce à un stratagème simple, je me suis enivré avec lui, je ne fais pas semblant de boire des litres de vin en sa compagnie mais il m’est impossible de me saouler. Mon organisme au métabolisme accéléré, évacue l’ivresse dans l’instant et je ne l’éprouverais jamais plus, souvenir nostalgique de ma jeunesse en tant qu’être humain. Mes deniers trébuchants finalisent sa conviction d’un gain rapide et conséquent. Il me suit. Ce rapace ne brille pas par son intelligence mais son regard avide en dit long sur ses intentions. Il est armé d’une longue rapière avec diverses entailles plus ou moins profondes sur le tranchant, et des tâches d’oxydations sur la longueur de la lame, signe qui ne s’agissait pas d’un guerrier, celle-ci lui servait parfois à occire les victimes de sa convoitise. Le fil de son sabre tranchait plus souvent les têtes de cochon. J’imagine que c’est l’option qu’il avait choisi de m’infliger. A peine avions nous bifurqués dans la ruelle que j’entends son sabre, dans un bruissement léger s’extirpé de son étui. Sa gestuelle me semble interminable, sa lame n’a pas dépassé trois centimètres, hors de son fourreau lorsque je mis fin à sa vie. Ma rapidité légendaire, à peine perceptible, ne lui avait offert aucune chance, dès que je l’ai choisi, son sort était scellé.

Nous sommes en 1610, je suis richement vêtu, une collerette de dentelles lactescentes élevée haut, un pourpoint de couleur uni, bleu azur, recouvrant une chemise blanche, des hauts-de-chausses lâches, du même ton que le pourpoint, des bottes en daim, beige, enserrant mes jambes jusqu’aux genoux. Je suis considéré comme un grand individu pour l’époque, avec mes 1m86, ma stature dégage une aura de crainte, de fascination et ma musculature varie en fonction de mes repas. En dépit de mes précautions et de ma vivacité, je n’ai pu éviter de m’asperger de sang. Ceci pose un problème de discrétion, d’ailleurs ma victime aussi s’invite dans cette équation. Ma vue me permet de voir dans l’infrarouge et l’ultraviolet, je décide de m’enfuir avec sa carcasse sur l’épaule en usant de ma vélocité et de ma force herculéenne. Cela me prend une minute au plus pour m’éloigner de ce bourg de 2500 âmes, en évitant les témoins peu nombreux et heureusement, dans une bourgade à l’éclairage inexistant. Estimant que la distance parcourue est suffisante, environ cinq kilomètres, je décide de déposer l’indésirable dans un fossé naturel au milieu d’un bois. J’espère par ce procédé, retarder la découverte du corps et que, seuls les loups soient accusés de ce méfait. Par le passé, je m’étais abstenu de ces obligations et mal m’en avait pris, j’avais souvent été pourchassé par une foule en colère qui pressentait mon attache au surnaturel, un démon sur terre. J’étais, en dépit d’une rumeur de bouche à oreille, et quelques affiches avec des portraits très peu ressemblants, une légende effrayante dans tous les pays de cette terre. Celle-ci se ravive, lorsque je dépose mes bagages dans un port quelconque de ce vaste monde. Je ne m’attarde jamais très longtemps et renouvelle les escales fréquemment, les recoupements, fussent-ils inspirés par la peur, donc sur des fondements incertains, sans réel perspicacités, m’interdise de tenter le diable.

Rire

Je regarde une dernière fois ma victime, avec son visage sépulcral qui est souvent le mien, l’œil vide, la redingote marron recouverte de feuilles et de terre, les bras et les jambes légèrement désarticulés. Cette vision, que j’avais vécue mille fois par le passé, n’occupait aucun espace dans ma mémoire. Aucun plaisir mais uniquement une nécessité. N’avais-je jamais eu des remords, ces derniers ont existés, mais dans un lointain passé, il y a plus de 5000 ans. Je n’avais pas toujours été cette créature avide de sang. Je retourne d’un pas alerte à mon antre. Celle-ci est un bateau amarré au port de Concarneau. Je dois marcher une vingtaine de kilomètres avant d’arriver à mon port d’escale. Mon esprit dérive vers les souvenirs lointains de ma naissance en tant que prédateur immortel, impitoyable et sans attache. Le vent marin sur mon visage, frais, iodé, légèrement réfrigérant stimule ma rêverie. La noirceur des feuillages des arbres sur fond d’une nuit étoilée, claire, ponctué de l’hululement angoissant d’une chouette effraie des clochers, ne pouvait qu’accentuer une nervosité, pour le commun de mortel, mais conscient de mes pouvoirs uniques et inégalables, aucun homme sur terre, aucune armée ne peut me terrasser, je déambule sans crainte vers ma destination portuaire.

Chapitre 1er

Je scrute avec une très grande attention le passage d’un bouquetin, splendide, en pleine force de l’âge, sa robe fauve luisante, sa tête surmontée de deux cornes de près d’un mètre chacune, une barbiche noire, drue, avec une zone blanche qui recouvre son fessier, son ventre ainsi que son abdomen, cette blancheur se retrouve aussi sur la partie basse de ses membres, comme des chaussettes qui s’ajuste jusqu’aux articulations. Mon approche est lente, longue et harassante pour parvenir à surplomber ce magnifique animal, ses bonds majestueux, aériens, stupéfient par leurs précisions diaboliques et retardent saut après saut, l’éventualité d’une mise à mort. Cette chasse dure depuis la veille, je me suis positionné en altitude durant la nuit et patienté jusqu’au lendemain. Jeune guerrier, je prends le risque d’être aussi une proie pour le léopard des neiges. Je suis harnaché léger, une longue lame pour la découpe et un arc à la performance limité à 100 mètres, le jet n’est létal qu’en dessous de cette distance. Mon carquois en cuir ne contient qu’une dizaine de flèches, longues, plumées de tétra lyre et enduit d’un poison foudroyant. Je prends mon temps et toutes les précautions afin de ne commettre aucune erreur, mon tir doit atteindre sa cible au premier jet, sinon, je m’imaginais mal reporter au lendemain la poursuite de la traque. Courbaturé, fourbu, je serre les dents et je me déplace entre les monticules rocheux, et j’observe scrupuleusement le sol pour ne pas créer une avalanche de pierres. Enfin, je me rapproche à une distance acceptable et prépare mon archer pour décocher une flèche. Je me relaxe quelques seconds avant le tir, la crainte d’une tétanisation musculaire hante mon esprit. La flèche s’envole et parcourt la distance en quelques secondes pour atteindre l’encolure. Je hurle de joie, je sais dès à présent que le majestueux ne survivra pas. Mon retour au village allait être un triomphe, une telle quantité de nourriture n’est pas si courante mais surtout sa saveur est incomparable.

Le gibier eut un sursaut de stupéfaction avant de commencer à tituber. Il s’écroule tremblotant. Soudain, une lueur vive à l’horizon, grandissante, venant des cieux se rapproche à très vive allure, une queue de comète dans son sillage. Je suis terrorisé. Je voyais bien la nuit des lanternes dans le firmament et la lune brillante, spectacle familier mais rien qui se déplace sans bruit vers moi à folle allure. L’étoile filante percute le flanc de la montagne à quelques centaines de mètres en contrebas. A ce moment-là, j’entends le bruit assourdissant de l’impact, les débris de roches, des reflets brillants qui pouvaient ressembler à du métal. Je me terre sur le sol complètement pétrifié de peur. Je ne bouge plus durant de longues minutes. Les bruits se turent. Recroquevillé derrière un promontoire rocheux, la peur s’amenuise, je tremble encore lorsque pour la première fois, je risque un œil sur la chose en contrebas. Je comprends que l’objet que j’observe, n’est pas une création de la nature. Sa forme ronde est en partie ensevelie sous la montagne, cette création divine a une dimension de 500 mètres dans sa rondeur au moins. Les couleurs ressemblent à mon épée bien polie. J’en déduisis que la nature de l’objet était constituée d’un métal similaire à ma lame. Cela me stupéfie et m’inquiète d’autant plus. Il devait s’agir d’un peuple puissant pour manufacturer tant de métal.

Soudain un diaphragme, que j’estimais à 20 mètres, s’ouvrit sur la partie haute du vaisseau. Une créature gigantesque apparue, occultant toute l’ouverture, elle est luisante, sombre, irisée comme un arc en ciel, de cette texture qui ressemble à celle d’un insecte, les couleurs sont mouvantes selon l’incidence des rayons du soleil sur sa carapace. Elle saute dans le vide et déploie d’immenses ailes membraneuses, d’un bleu intense, comme celui d’un lac, par jour de beau temps. Cette étrange chose, bifurque vers moi en un éclair, comme si elle m’avait repéré. La panique me revient. Je me recroqueville d’autant plus dans la petite anfractuosité qui me sert de bouclier. Derrière lui, dans cette même ouverture, apparait ce qui peut ressembler à un homme, monumental, d’une stature que je n’avais jamais rencontré dans les peuplades qui entoure notre tribu. Probablement le double de celle du plus grand de nos peuples. Il est recouvert d’une armure d’un noir si profond que la lumière semble disparaître à son contact. Je le vois s’élever sans bruit dans les airs et commencer la poursuite du titan. A la place qui aurait dû être ses yeux, jaillit deux faisceaux lumineux rectilignes et parallèles, d’un rouge aveuglant. Ce premier tir, grâce à un écart du monstre volant, n’atteint pas sa cible et fait rougir et fondre un dolmen de pierre de plusieurs tonnes. La deuxième salve est plus précise, percute l’alien dans le dos. Contrairement à la pierre, la créature volante ne se liquéfie pas, un simple rougissement contamine une partie de son anatomie, preuve d’un blindage, d’une résistance hors du commun. Déstabilisé, le dragon volant, placé quasiment à ma verticale, s’arrête de planer et entame une chute chaotique, entrecoupée de battement d’ailes erratiques. Lorsqu’il atteint le sol, son anatomie démesurée occulte le soleil et me plonge dans les ténèbres. L’entité s’empale sur le piton rocheux qui m’occulte aux yeux de l’envahisseur. Des flots d’un liquide nauséabond et brûlant me recouvrent. Une des griffes qui garnit ses ailes me perfore l’abdomen. La douleur est inimaginable. Transpercé de part en part, immobilisé, impuissant, désemparé, avec une griffe comparable à celle d’un Therizinosaurus dans mes boyaux, je sais que ma vie est à sa fin. Dans quelques minutes, ma vitalité va disparaître dans le néant. Le sang de cet extraterrestre se mélange au mien et inonde ma plaie. La douleur est si insoutenable qu’elle en devient indescriptible. Aucun râle ne sort de ma bouche. Je suis submergé par la souffrance. Mon esprit n’est que tourment, incapable d’une réflexion, d’une idée, seule la confusion l’agite. Enfin les ténèbres font place à la lumière. Le colosse déplace la dépouille sur le versant de la montagne, se faisant, il libère mon ventre de cette griffe monumentale. Le trou béant, libéré de cette serre, aurait dû, du même coup, permettre à mes intestins de s’extirper de son réceptacle abdominal et me recourir de sang, d’excrément et de chair sanguinolente. Rien ne se produit. Mes chairs, animées d’un mouvement propre, reconstituaient à vue d’œil les tissus endommagés. La reconstruction s’amorce du pourtour de la plaie vers l’intérieur, les filaments, noirs, s’enchevêtrent de plus en plus densément, et finissent par colmater l’ensemble du trou béant, et de ma plaie, il n’apparait plus qu’une surface sombre, plus ou moins circulaire de part et d’autre de mon abdomen et par mimétisme, vire à la couleur de mon derme. Cela prend quelques minutes pour que je retrouve une physionomie intacte avec quelques chatouilles, grattements et douleurs supportables.  Dans ce lapse de temps, le titan, lorsqu’il put embrasser d’un seul regard l’être ailé mal en point, découvre une lanterne sise au niveau du thorax de sa cuirasse. Un faisceau d’énergie bleu jaillit, insoutenable au regard, éblouissant, puissant, submergeant l’ensemble du cadavre, le faisant noircir et disparaître en cendre. Un dépôt de carbone, comme seule trace, en forme de dragon. Par la suite, il se saisit d’un détecteur luminescent et inspecte scrupuleusement les environs à la recherche de cellules étrangères. Lorsqu’il en trouve, il les détruit systématiquement. En parallèle, au cours de ma convalescence surnaturelle, j’éprouve même un sentiment de puissance, de vitalité, de force que je n’avais jamais ressentie auparavant. J’eus soudain à l’esprit que ce colosse, s’il vient à me découvrir n’hésitera pas à ma faire subir le sort de l’incinération. Sa démonstration m’a convaincu que son armement était bien au-delà du seuil de destruction auquel j’avais été confronté par le passé. En silence, pendant qu’il continue son inspection, je m’éloigne du lieu de la confrontation, en laissant un écran de roches entre ce guerrier venu du ciel et moi. A une distance que j’estime suffisante, j’accélère l’allure et je suis ébahi, l’impulsion, qui auparavant me propulsait vers une course rapide, viennent de se transformer en succession de sauts de plusieurs mètres. Evidemment, je chutais lourdement. Aucune blessure. Je réitérais l’exploit mais avec prudence. Pas après pas, je prenais de l’assurance. Après plusieurs kilomètres d’un sprinte effréné, et me sentant en sécurité, je me retourne pour jeter un œil sur cet extra-terrestre et je fus surpris de pouvoir le distinguer nettement même à une telle distance. Il se rapprochait justement du monticule de roche derrière lequel j’étais réfugié quelques minutes auparavant, il incinérât consciencieusement les lieux et levât son détecteur vers le lointain, comme s’il avait repéré une piste. Je venais de comprendre qu’un jour, lui ou l’un de ses semblables, s’acharnera à me poursuivre. Je ne comprenais pas bien le sens qu’il attachait à détruire toutes traces de son passage. Ce dernier, conscient d’une anomalie, s’élève brutalement dans les airs, de plus en plus haut, tenant son diabolique instrument en main et ne devient plus qu’un petit point dans le ciel. Je m’insérais dans une cavité et priait les dieux qu’il ne vint pas à me tracer. De longues minutes s’écoulent avant que je le visse réintégrer son vaisseau par la même porte par laquelle il en était sorti. Sans bruit, son vaisseau s’élève dans les cieux, j’interprète ce départ comme l’aveu que sa traque pour me retrouver eut été trop incertaine et que d’autres impératifs commandaient son comportement, et restreignaient le temps d’une chasse à l’homme sur cette planète. La sphère s’extirpa en douceur de la montagne, intacte, suivit de quelques écroulements rocheux. Elle fit un arc de cercle vers l’est et s’éloigna, d’abord doucement pour atteindre une vitesse vertigineuse et en un claquement de doigt, elle disparut à ma vue. Je reste plusieurs heures embusquées dans une caverne dimensionnée à celle d’une cahute, en attendant que la nuit tombe. Le froid d’été se signale par une buée émise par ma respiration. Lorsque les étoiles illuminent la nuit, j’envisage de rejoindre ma peuplade, plus à l’ouest dans la vallée, à un jour de marche. Je commence par un petit trot pour s’ensuivre avec une course folle, le bouquetin que j’enviais quelques heures auparavant, ne serait jamais parvenu à me rattraper avec les nouvelles aptitudes dont l’étrange dragon m’avait doté. Mon acuité visuelle me déroute, voir dans le noir alors qu’habituellement, on se heurte à tous les obstacles m’envahit d’un sentiment de plénitude, repousser les limites de mes sens, faisait de moi un prédateur invulnérable. Je bondis dans la direction de mon village sans me soucier du vide. Cette impétuosité faillit me coûter la vie. Un rocher instable, sur lequel je posais le pied, se dérobât et m’offrit une chute vertigineuse. Je pagayai des bras et des jambes sur un courant d’air qui ne m’offrait aucune prise. Le sol se rapproche à une vitesse vertigineuse et va devenir mon tombeau. Je m’imaginais mourir en ce lieu, brisé de toutes parts, dévoré par les charognards, les os dispersés aux quatre vents, desséchés, mes parents pleurants ma disparition, sans sépulture. Je ferme les yeux avant l’impact fatidique et hurle de désespoir. En contradiction avec mes prédictions immédiates, effaré, je ressens une portance. D’immenses ailes d’un noir de jais se déploient le long de mes bras qui s’allongent de plusieurs mètres, je ressemble, toutes proportions gardées, à mon bourreau. La pression psychologique a déclenché un mode de défense dont je n’étais pas conscient. Je bats des ailes maladroitement et je percute la roche à plusieurs dizaines de kilomètres heure. Le choc est si violent qu’il me vient à l’esprit qu’une seconde mort allait encore obscurcir ma récente renaissance. Mais, là encore, le diable que j’étais déjoue ce pronostic. Indemne si ce n’est que quelques contusions douloureuses, confortent cette sensation d’invincibilité. Je scrute ma nouvelle physiologie dans une eau cristalline éclairée par la lune. Auparavant, j’étais un homme musclé, brun aux yeux verts, relativement imberbe, une chevelure noire avec une longue tresse, le nez droit, anormalement blanc pour mon origine donc plus précisément, un beau gosse. Mon deuxième portrait était moins flatteur, du double de la taille d’un homme, sans parler de mon envergure de 14 mètres, mon visage déformé par la transformation, allongé, garni d’une dentition d’un tigre surdimensionné, deux grandes oreilles en pointes, et la peau d’un noir profond, lisse avec des tons bleutés sous la lumière. Ma musculature ressemble à celle d’un bodybuilder. Je suis horrifié par mon apparence. Je décide de rester sur place et teste mes nouvelles possibilités. Cela me prend plusieurs heures pour contrôler mon vol mais aussi retrouver une apparence humaine. Je prends la décision de ne jamais montrer mon aspect démoniaque à ma tribu et je reprends le chemin de mon village à pied, comme j’en étais parti.

Au lointain, je visionne d’un seul regard, les dizaines de huttes où, sur chaque toit, dansent des volutes de fumée bleutée dans un mouvement aléatoire imprimé par la brise nocturne. Mon voyage retour a été aussi long que l’allée, je ne souhaite pas éveiller les soupçons sur une bizarrerie temporelle, ils connaissent tous les lieux de chasses sur lesquels je m’approvisionne. Je file droit vers la chaumière de mes parents et se fût ma mère qui m’aperçut la première. Elle laissa tomber le fagot de bois qu’elle tenait à la main et s’avança vers moi, les bras ouverts avec un sourire de joie sur le visage.

  • Mon fils, il me semble que tu es bredouille ?
  • Oui mère, j’ai raté la seule occasion que les dieux m’ont offert pour ramener un gibier.
  • Elle rit, comment ?
  • Un léopard des neiges était lui-aussi de la partie, c’était moi sa cible, un sentiment d’être épié, ma sauvé la vie, dis-je en mentant, j’ai échappé à son attaque par miracle, je l’ai mis en fuite en hurlant, en jetant pierres, flèches, carquois et en dévalant la pente plus vite que lui. Mais dans le fond, ce n’est pas cela qui l’a arrêté, mais plutôt un troupeau de bouquetins qui paissait non loin de là. Je l’ai vu se recroquevillé pour bondir sur moi et se raviser l’instant d’après. En une fraction de seconde, il a réactivé son attaque vers cette nourriture plus familière. J’ai pris mes jambes à mon cou, je ne me suis pas retourné, j’ai couru, couru à en perdre le souffle.

C’était la seule partie vraie de mon discours, j ’alignais les mensonges sans ressentir aucune gêne.

  • L’essentiel, c’est que tu sois vivant, serre-moi dans tes bras, l’idée que j’ai failli te perdre m’angoisse tellement.

Je la sens fragile, je l’enveloppe dans mes bras.

  • Tu es froid mon fils, viens te réchauffer autour du feu. Ton père a eu plus de chance que toi, il nous a ramené deux tétras.

Elle écarte la peau d’ours qui couvre l’entrée et je vois mon père occupé à plumer la volaille en arrachant des touffes de plumes d’un geste sec avec une main vigoureuse, calleuse. A ma vue, il stoppe sa tâche et dépose le volatile. Il s’essuie brièvement les mains sur le tablier de peau qui lui sert de vêtement et m’enserre dans ses bras. J’en fais de même.

  • Bonjour, fils.
  • Je vois que ta chasse a été plutôt bonne.
  • Oui, c’est parce que je suis moins prétentieux que toi et mon âge ne me permet plus de dépense d’énergie inutile. Dit-il en souriant.

Je sais que mon père minimise ses qualités. Ce dernier a conservé une vigueur et m’apparaît moins amoindrie qu’il me le suggère. Mes soupçons se portent sur une force et sur une résistance supérieure à la mienne, du moins avant l’acquisition de mes nouveaux talents.

  • Tu es froid Kluz. Viens te réchauffer.

Cette deuxième remarque, en dépit de la douce chaleur qui règne dans la masure, m’interpelle. Je ressens un malaise dans ses bras. Sa chaleur, le battement de son cœur, ma dentition à quelques centimètres de son cou, les pulsions de sang qui enflent imperceptiblement ses artères et cascadent vers sa tête. Un désir de sang, de meurtre, de violence envahit mon esprit.

Je pondère ma férocité et réaffirme ma volonté sur ma bestialité, ma conscience humaine me permet de reprendre la maitrise de mes pensées. Je m’écarte discrètement de la tentation, sans éveiller un sentiment de rejet, source d’interrogations. Ces pulsions iront grandissantes durant la journée. C’était un crève-cœur mais j’allais devoir leurs faussés compagnies si chaleureuses, aimantes, douces, rassurantes et, cela à la tombée de la nuit. Plusieurs heures à temporiser ma cruauté. Cette maitrise de mes instincts, commença ce jour et s’affina durant les siècles suivants.

Enfin, après plusieurs heures de conversations anodines, sur le temps, la chasse, les saisons et la situation politique du village et de son chef, Hurkanne, je prétexte la préparation d’une nouvelle chasse pour m’extirper hors du nid.

Je n’avais aucune idée de ce que j’allais faire, la prudence me dicte ma conduite, aucun membre de ma tribu ne subirait le sort mortel que j’allais infliger à ceux qui me servirait de source de vie car malheureusement, il me semblait que l’unique façon d’assouvir ma soif de sang, se portait sur les êtres humains. Il me vint à l’esprit que la tribu des mukhulus était en conflit depuis plusieurs mois avec la nôtre sur des zones de chasse et le monopole du commerce des fourrures. Plus nombreux, ils nous imposaient de verser un droit de passage sur l’étranglement de la vallée dont ils contrôlaient le territoire, beaucoup plus en aval dans le vallon. Si nous voulions les contourner, il nous fallait passer par les montagnes, périple dangereux, et beaucoup plus long en temps et en effort. Ma cible est toute trouvée. A pied, cela se trouvait à un jour de marche. Je m’éloigne discrètement du village, avide et impatient de satisfaire mes pulsions sanguinaires.

Ma voilure se déploie, je m’élève vers les cieux à chaque battement d’ailes puissant. Mon camouflage naturel, ma noirceur, comme une ombre sur un ciel nocturne, occultait la voie lactée, lors de mon passage. Seul un regard attentif aurait permis de me distinguer du fond étoilé. De plus je montais en altitude et mon village ne devint qu’un petit cercle en contrebas. En une demi-heure, je fus sur le théâtre de la boucherie. Ma vue me permet de découvrir les sources de chaleur. Je repère deux guerriers autour d’un feu, situé à une heure à l’est de leur cité. Cet avant-poste de garde assurait la protection des habitants de la cité en surveillant ses différents accès. Ces derniers étaient nombreux et répartis sur des promontoires qui leur offraient des points d’observations privilégiés sur l’ensemble de la vallée. Je devais absolument leur interdire l’usage du cor, ce signal d’alarme efficace pouvait être entendu jusqu’à la cité en fonction des conditions météorologiques. Ce fut un jeu d’enfant. Tranquillement, comme un vautour planant sur les courants ascendants, je perds de l’altitude en réalisant des cercles concentriques et je me pose en silence dans une clairière à quelques centaines de mètres du poste de vigie. Nu, je reprends ma forme humaine. Ils seront moins sur leur garde à la vue d’un homme seul, sans arme. Je m’approche franchement de leur position et à l’orée du cercle de lumière illuminé par un ensemble de torches, je dénombre toujours deux soldats qui discutent autour d’un feu. L’un d’eux relèvent la tête, m’aperçoit et brutalement, prépare une lance qu’il pointe dans ma direction. Le second se saisit d’une épée, d’un bouclier et se campe en position de combat.

  • Qui va-là ? dit le lancier, menaçant.

Je continue à avancer d’une manière désinvolte.

  • Je suis en chasse, lui répondis-je.
  • En chasse de quoi ? me demande-t-il.
  • Pour votre malheur, de vous.

L’un comme l’autre se mettent à rire.

  • Espèce de fou, tu n’as aucune arme.
  • Vous savez, j’ai quelques talents cachés.
  • Eh bien, nous allons d’ouvrir le ventre pour en avoir le cœur net, dit l’un d’eux en ricanant.

 Je fonds sur eux sans plus d’égard. Le premier projette sa lance, fermement maintenu par ses deux mains, avec l’intention évidente de me transpercer le corps. Bien évidemment, je me saisis de sa hallebarde avec ma main gauche, l’écarte de sa trajectoire et dans un même mouvement, avec ma main droite j’enserre son cou. Mes serres resserrent l’étreintes et je le saigne dans la foulée. Son corps devient flasque, sans vie, puis cadavérique. Je ressens une lame qui percute mon corps dans ma récente blessure et s’y enfonce difficilement. Mon temps de siphonnage du sang a trop duré, offrant une opportunité à mon deuxième attaquant de me perforer mortellement. Il voie l’effet minime de sa première botte mais surtout, il prend conscience de mon apparence, mes dents, mes griffes hors normes. Il hésite entre la fuite ou reprendre le combat. Son indécision très opposée à mon mode de réflexion directe, je n’en demande pas tant, et je lui sabre sa gorge. Son sort est identique à son compère, à la différence qu’il est à moitié décapité. Vidés de leurs hémoglobines, rassasié, renaissant, je ne pris même pas la peine de les dissimuler. Je veux inspirer la terreur auprès de leur clan. Il semblerait que mes saignés doit être renouvelées fréquemment pour entretenir mon organisme au maximum de ses performances. J’en déduis que la cohorte des mukhulus vont s’étioler à vue d’œil. Je me métamorphose de nouveau en chauvesouris géante. Un bon coup de jarret pour le décollage et me voilà propulsé dans les cieux. Cadencé dans un même effort, je bats des ailes à l’unisson et je m’élève de plusieurs mètres à chaque battement. Dans mon désir de tester mes limites, je bats des ailes à la fréquence d’un colibri mais peine à atteindre des vitesses exceptionnelles, néanmoins je crève le record du plus rapide des rapaces en piqué, le faucon pèlerin. Je sens mon corps s’échauffer, loin d’atteindre une température qui puisse m’indisposer. Je ne connais aucunes de mes propriétés physiques, ni les limites de mes prouesses. Le temps me le dira. Je repris forme humaine à quelques minutes de marche de ma destination. Ma demeure, une hutte que j’avais construit de mes mains, légèrement excentrée du bourg car les anciens se situaient au cœur du hameau et par cercle concentrique, l’agrandissement se faisait par l’installation des plus jeunes vers la périphérie. Je rentrais discrètement dans ma maison. Je l’avais construite avec beaucoup de soin. Entièrement en bois, spacieuse, avec plusieurs pièces, un espace cuisine conséquent, une table pour recevoir de nombreux convives, j’avais une réputation d’un savoir-faire de qualité dans l’art culinaire. Des cruches et amphores nombreuses étaient disposées sur des étagères de bois robustes, d’importantes quantités de plantes aromatiques pendaient du plafond. J’aimais ce lieu de vie où je passais des heures à mitonner des plats. Je m’abreuvais d’une eau claire avant de rejoindre mon lieu de sommeil. Je m’affaissais sur mon lit dont la couche était entièrement remplie de duvet. Un bel effort de ma part, cela m’avait pris plusieurs mois pour recueillir la quantité nécessaire, car sans en avoir l’air, j’avais pour ambition d’être le guerrier le plus raffiné de notre communauté. Calé dans mon lit, je commençais à réfléchir sur les conséquences de ma mutation. J’étais une sorte de démon et je ne savais pas comment gérer cette situation. Ma destinée était complètement bouleversée. Ce sortilège, allait-il durer ?

Quel que soit mon avenir, je m’assignais comme tâche de protéger toute ma peuplade, et de rejeter tous nos ennemis dans les limbes du néant. Je ressassais ces nouvelles expériences et ces nouvelles perspectives jusqu’au levée du jour, et je fus étonné de ne pas ressentir l’appel du sommeil. Soudain, j’entendis le froissement de la peau qui obstruait ma porte d’entrée et je reconnus la voie de Mina qui m’appelait :

  • Kluz, tu es là ?
  • Oui, je suis dans la chambre, dis-je en riant.

Mina, en quelque sorte, était ma promise. Nous nous connaissons depuis notre enfance et comment faire autrement avec seulement quelques centaines d’habitants. C’était une jeune fille splendide. De longs cheveux noirs, des yeux marrons, un nez aquilin, un visage triangulaire et des proportions parfaites à mes yeux, une peau douce, des mains fines, des doigts longs. Ses parures étaient sobres. Un bracelet en or autour du poignet assez finement martelé avec des arabesques. Un collier de pierres brutes bleues translucides, ample, enserrant son cou et débordant sur sa poitrine nue. Des siècles plus tard, ces cailloux étaient dénommés des saphirs. Seul un pagne de peau autour du bassin dissimulait son intimité. D’ailleurs, cela faisait plusieurs mois que nous faisions l’amour, je savais qu’elle appréciait énormément la douceur de mes duvets.

  • Je t’avertis Mina, je suis rentré bredouille.
  • hihi, mon plaisir de te voir va bien au-delà de petits plats. Je le sais. Ta mère et moi, nous nous sommes rencontrés, elle s’inquiète, elle te trouve changer. Une différence qu’elle ne saurait définir.
  • A mon tour de m’esclaffer, viens me voir, et vérifie par toi-même.

Elle traversa la cuisine et se planta dans l’ouverture de la porte de ma chambre ou plutôt de notre chambre. Je me redresse et elle m’observe avec attention. Il règne une certaine pénombre mais mon physique avait retrouvé une normalité conséquence d’une chasse que je ne peux lui révéler.

Elle s’approche lentement vers moi et dès qu’elle fut à portée, je me saisis d’elle et la plaque sur l’édredon. Tendrement je la couvre de baiser et de caresses et finalement je lui fais l’amour. Je n’ai rien perdu de ma vigueur, au contraire, elle essuie plusieurs salves. Ces galipettes durent jusqu’au repas de mi-journée, épuisée, elle lève le drapeau blanc. En riant, je lui propose un subtil repas de volailles, mon père aimablement avait regarni mon garde-manger durant mon absence. Cela ne m’avait pas échappé, mon odorat aussi est surdéveloppé.

  • Ma proposition culinaire, volaille aux aromates accompagnée de pignons de pin et airelles, suivis d’une tarte aux fruits des bois.
  • J’ai faim, un ours n’y suffira pas mais auparavant, je désire me laver. Dit-elle, les traits tirés.

Je me mets donc à la tâche de lui préparer un bain chaud, car même en été, l’air reste piquant. La baignoire, c’est une pièce de terre cuite ocre en demi-sphère, incrustée de anses aux quatre coins cardinaux, dans laquelle on ne peut s’étendre et celle-ci m’avait demandé de nombreux essais avant de réussir la cuisson. Je chauffe plusieurs amphores d’eau, puis je la remplis, temporisée par quelques litres d’eau fraîche. Elle prend son temps. Je fais de même pour une cuisine finement mitonnée, je n’ai pas perdu la main. Ce fut au moment du repas que je reprends conscience que je suis différent. A la première bouchée, je ne ressens ni faim, ni plaisir, tout cela me parait fade, rien à voir avec une saignée. Je fais semblant d’apprécier les mets. Par contre, elle, dévore avidement les mets, présentés dans une ritournelle successive avec un commentaire gastronomique, à l’image d’une cour royale, avec ma princesse comme centre de toutes les attentions. Elle reprend les forces perdues dans la couche.

  • Kluzark, je certifierais à ta mère que tu n’as pas changée, ou plutôt si, que tes pratiques amoureuses sont de plus en plus convaincantes.
  • Crois-tu qu’il soit pertinent d’évoquer ce sujet ? Tu me mets mal à l’aise.
  • Je voulais voir ta réaction, parfois nous nous laissons aller à de telles confidences entre femmes. Disons que je la rassurerais.
  • Je te remercie, je me demande pourquoi elle me trouvait bizarre, mais bon, les femmes et leurs intuitions me déroutent parfois.
  • Tu sais beau gosse, j’ai l’intention de m’installer définitivement avec toi. Personne n’y verra d’inconvénients. Il y a une harmonie entre nous, un bien-être journalier que j’aimerai cultiver. Comme tes parents ou les miens, je ressens un bonheur simple avec toi. Ta compagnie me manque quand tu t’absentes. Qu’en penses-tu ?
  • Ton analyse rejoint la mienne, cela ne fait aucun doute.

Je l’embrassais pour sceller cette décision tout en réfléchissant aux problématiques soulevées. Qu’ai-t-je devenu ? Serai-je capable de me dominer en toutes circonstances ? D’où venais les entités que j’avais vu un jour auparavant. Je ne peux pas dire que j’éprouve de l’angoisse, un stress quelconque mais toutes mes interrogations ne trouveront aucune réponse sans doute.

  • Chère mina. Nous allons devoir faire le tour du village pour clarifier notre union auprès de tous les jeunes guerriers, je sais que certains avaient des vues sur toi, en particulier Kallum.

Kallum est un combattant au physique plus massif que moi, avec un visage très typé, basané, avec des yeux sombres très incisifs, une beauté sévère reflet de sa mentalité rigoureuse, sans concession, si sa loyauté ne peut être mise en doute, sa jalousie légendaire augure des complications dans cette mise à plat. Bien évidemment, nous nous connaissions depuis l’enfance, avec une rivalité sous-tendue. Je sais que Mina par le passé, avait cédé à ses charmes mais sa martialité l’avait échaudée. Les coutumes du village voulaient que ce soit la femme qui choisit son compagnon mais il y a les coutumes et la vie. Je décidais donc de l’informer en premier lieu et couper court à tout malentendu. Bien évidemment, j’appréhende sa réaction.

  • Mina, nous allons organiser une fête pour officialiser notre union, mais ma première démarche sera d’informer Kallum, je sais que cela t’angoisse mais je pense qu’il se pliera aux coutumes, pendant ce temps informe ta famille, tes proches et j’en fais de même. On se retrouve ce soir pour faire le point et réfléchir à l’organisation de nos fiançailles.
  • Kluz, fait attention, cet indigeste peut mal réagir. Munis-toi d’une arme.
  • D’accord mais je n’en aurai pas besoin. A ce soir

Je la quitte et je me mets à la recherche de Kallum, et bien évidemment, je sais qu’il ne m’est pas indispensable de m’armer. Cela me prend une bonne heure, en questionnant divers habitants, pour finalement le trouver près de la rivière, s’adonnant à la pêche à la truite. Un harpon en main, au milieu du courant, des tourbillons d’une rivière cascadante d’une eau cristalline, froide et pétillante de bulles d’air. Nu, je pouvais observer sa stature impressionnante. De mon âge, vingt-deux printemps, il n’avait pas une once de graisse, un corps musculeux mais la vie des montagnes nous faisait dépenser beaucoup d’énergie jour après jour pour survivre en particulier en hiver. Je le vois lancer son javelot dans un remous que je suppose être occasionné par un poisson. Son harpon lui revient quelques secondes plus tard, remonté par une lanière de cuir fixée au manche, une belle prise s’agite en serpentant au bout de son pique, vraisemblablement autour de 2 kilogrammes. Je mets mes mains en cornet et hurle :

  • Kallum, Kallum, je veux te parler.

Ce dernier redresse la tête et à ma vue, il a un léger sourire furtif qui traverse son regard aussitôt remplacé par une sévérité que je qualifierai de naturelle. En quelques enjambées bondissantes, il me rejoint et dépose sa prise et son harpon quasiment à mes pieds. La seconde suivante, il retourne à la rivière s’asperger d’eau pour se débarrasser du sang de sa victime. Il m’adresse la parole :

  • Bonjour Kluz, comment c’est passé ta chasse ?
  • Désastreuse, dis-je en réitérant les mêmes mensonges proférés quelques heures plus tôt.
  • Comme le veut la coutume, je t’informe que je m’installe durablement avec Mina.

Cela ne lui prend qu’une seconde pour qu’il me saute à la gorge, les yeux remplis de colère. Je sens ses mains m’enserrer le cou. J’étais déçu et contrarié. J’avais pensé que devant l’évidence et le poids des traditions, il eut été plus raisonnable. Je n’avais pas d’autre choix que de le maitriser, d’autre part, cette agression déclenche en moi un appétit féroce de sang. Ma mâchoire se désarticule et deux crocs se projettent dans sa carotide, les deux autres dans la veine jugulaire. A l’instant de ma transformation, cet homme courageux laisse transparaître de la peur. Il lâche aussitôt prise. Il est trop tard, mes canines ont perforées les deux rivières de sang qui circulent dans ce tronc qui soutient sa tête. J’interromps mon attaque mais il est trop tard, beaucoup trop de sang s’est écoulé de son organisme. Il me revint en mémoire la manière dont j’avais vaincu la mort imminente dans cet épisode de survie qui m’a amené à modifier mon essence originelle par simple contact avec un tissu étranger. Je visionnais ce sang exogène qui s’infiltrait en moi. Peut-être ? A l’agonie, mon ami d’enfance trépide du corps. En une fraction de seconde, je m’ouvre les veines du poignet, et présente mon avant-bras à sa bouche. Mon sang en filet continu s’écoule dans sa gorge. Non, trop tard. Son corps finit par s’arrêter de s’agiter. Je me demande quelles explications j’allais devoir fournir. Je peux toujours leur dire que je n’ai pas trouvé Kallum. Le meurtre d’un de nos membres est puni de mort. L’absence de choix qui m’est proposée, c’est donc l’exil ou la mort. Je décide de gagner un peu de temps. Me saisissant du cadavre de mon rival et frère de cœur, avec qui j’avais vécu depuis mon enfance, je décide de le transporter dans une grotte sinueuse et profonde dans le flanc de la montagne. Situé à proximité, j’utilise tous mes nouveaux sens pour déjouer les rencontres avec des témoins qui pourraient m’incriminer. D’ailleurs j’aperçois Siegfried, son ombre, qui se livre à la même activité que Kallum, dans un méandre de cette large rivière. Mais je sais que la distance est bien trop grande pour qu’il puisse me voir. Je fais donc un détour et je me place à couvert de la végétation pour minimiser les surprises fâcheuses. Le transport de mon ami, si lourd fut-il, n’occasionne ni essoufflement, ni crampe, ni courbature, de plus, s’il m’est besoin, je sais que je peux courir ou m’envoler.

Je fis plusieurs détours car cette partie de forêt qui jouxtait notre petit bourg est largement fréquentée par les villageois, l’eau bien sûr, était le principal facteur d’attraction des différentes activités des habitants. Je mets plus d’une heure pour parcourir quelques kilomètres et enfin je parviens à l’entrée de la grotte. Il s’agit d’un ancien lit de rivière qui remonte jusqu’aux entrailles de la montagne. Je m’y enfonce jusqu’à l’obscurité total. C’est une galerie qui sinuait selon la résistance des roches sous la force d’érosion des courants anciens et puissants qui y avaient circulé. D’ailleurs, dans le lit, il s’écoule quelques filets d’eau résiduels de ce passé. Je dépose Kallum inerte sur un ensemble de galets, j’arrange sa position pour qu’il soit sur le côté comme endormi, légèrement recroquevillé. Je m’éloigne navrer de cette mort. Sa disparition sera signalée rapidement, son ami Siegfried ne manquera pas de s’inquiéter de son absence. J’allais devoir donner le change durant quelques heures, le temps de préparer ma fuite même si je sais qu’ils ne retrouveraient pas le corps. Les recoupements se feront par l’intermédiaire de Mina. Peut-être me protégera-t-elle ?

Je retourne à la bourgade, mon devenir en ce lieu venait de s’effondrer, je n’avais plus d’avenir avec Mina. Ma vie, toute tracée, sans surprise, vient de voler en éclat, ces bouleversements fondamentaux m’engageaient dans des incertitudes que j’allais devoir résoudre et comprendre car aucune expérience humaine, aucun conseil ne peut m’être prodigué car je suis unique dans ce monde.

De retour au village, j’entends déjà l’agitation de ma tribu. Un rassemblement des guerriers a déjà lieu en son centre :

  • Siegfried, tu penses que la disparition de Kallum n’est pas normale. Interroge Hurkanne
  • Oui, sans nul doute, j’ai retrouvé son harpon dans le méandre des cascades rugissantes, mais surtout sa prise sur la berge était intacte.
  • Que faut-il en penser ? Reprit Hurkanne.
  • Il y avait du sang en quantité beaucoup trop importante sur les roches pour que cela soit uniquement celle du poisson, ajoute Siegfried.
  • Nos guetteurs ne m’ont pas informé d’une incartade des mukhulus dans les environs, compléte Hurkanne.
  • Choisit vingt guerriers et longe la rivière vers l’aval à partir de son lieu de pêche. Il a pu faire une chute. Rendez-moi compte en soirée de vos recherches. Prenez vos lances.

Siegfried s’exécute et forme rapidement sa cohorte. Je ne suis pas choisi car légèrement en retrait. Ce n’est pas pour me déplaire, cela m’évite de simuler mon innocence en prenant part à cette battue. D’autre part, ce temps me permettait de préparer mon départ et j’ai pour première intention de revoir Mina, une dernière fois. Je vais devoir lui expliquer l’impensable. Je me mets en quête de celle-ci, en me présentant en premier lieu chez ses parents. A la demeure familiale, je l’appelle à haute-voix et malheureusement c’est son père qui se présente dans l’encadrement de la porte.

  • Bonjour, Ushain, je recherche Mina, dis-je, tout en lui serrant la main.
  • J’allais te poser la même question, me dit – il en souriant. Pour tout te dire, je m’étonne qu’elle ne soit pas en ta compagnie.
  • Vous a-t-elle parlé de notre désir de nous unir.        
  • Surprenant, je ne m’y attendais pas, dit-il en rigolant. Nous étions tous les deux pliés en deux. Je repris mon sérieux.
  • As-tu une idée du lieu le plus probable d’une recherche fructueuse.
  • A mon avis, c’est chez toi, me dit-il en reprenant son fou rire.
  • Je me tape le front. Où avais-je la tête !
  • Je n’ose pas te le dire, me répond-il en s’esclaffant de plus belle.
  • Puis je me dérober à vos yeux, mon cher beau-père, dis-je avec un accent snob.
  • Mais faites, mon cher beau-fils, enchaîne-t-il sur le même ton.